Vous n'avez jamais rêvé de briller en société en pouvant parler d'un film que vous n'avez pas vu ? Vous voulez découvrir une perle méconnue ou un sombre nanar ? Ce site est fait pour vous !
Un spectateur attentif vous donne son avis sur des films qui passent au cinéma ou non, pour vous convaincre de les voir, ou non. Avais-je raison d'assassiner ou d'encenser untel ou untel ? À vous de dire !

dimanche 10 mars 2013

La porte du paradis - Michael Cimino - 1980

Et au milieu coule un pays
Massachusetts, 1870. Deux amis fêtent leur diplôme d'Harvard. Vingt ans plus tard, l'un est devenu marshall de comté au Wyoming, alors peuplé des immigrants des pays d'Europe de l'est. Lorsque les éleveurs accusent ces populations de voler leur bétail, la situation s'envenime...


La fanfare joue, des étudiants célèbrent l'obtention de leur diplôme, obtenu dans la grande université de Harvard. Tous vivent l'aboutissement de plusieurs années de travail. Ils formeront l'élite de l'Amérique de demain. Cette séquence d'ouverture est à l'image du style de Cimino : une chorégraphie des déplacements de centaines de figurants, une caméra baladeuse et inventive, et une poignée d'inserts sur les futurs personnages principaux de l'intrigue. Mais vingt ans plus tard, que sont devenus ces étudiants ?

Le bal des étudiants de Harvard, déjà majestueux

La porte du paradis fait partie de ces westerns des années 1970 (il est tourné en 79) qui, loin de perpétuer les gloires vieillissantes du genre (comme Les voleurs de train tentait de le faire avec John Wayne), s'ingénient à montrer un autre ouest, plus dur, moins propre sur la forme, et terriblement revendicateur sur le fond. De fait, ce western est emprunt d'un réalisme et d'un fatalisme rarement vus jusque là.

Le marshall, sur les ruines d'un pays pourtant en construction

Le bal des élites obtenant leur diplôme s'oppose à une autre scène de danse intervenant en deuxième partie de récit, et cette fois ce sont les immigrés installés à l'ouest qui se déhanchent sur un square dance. Deux mondes. L'un corrompu et fourbe, l'autre en apparence entier et solidaire. Entier dans ses réactions et son attitude. Solidaire dans l'adversité, et malgré les errements de certains membres de la communauté. En somme, pour Cimino, l'État contre le peuple. Et si l'on peut parler de fatalisme, c'est parce que la population immigrée tente de faire valoir ses droits, alors que la machine politicarde a décidé que ces droits pouvaient être ignorés afin de défendre des intérêts économiques majeurs.

Le bal du peuple, un autre monde

Il y a tout de même un héros à cette histoire, qui n'a de héros que le nom, un ancien de Harvard ayant choisi le "camp" des immigrés (Kris Kristofferson). Son incapacité à s'engager auprès de la femme qu'il aime (radieuse Isabelle Huppert) n'a d'égale que son impuissance face au pouvoir des riches éleveurs. Impuissance qu'il noie dans l'alcool. Encore dans ce soucis de réalisme, aucun des personnages n'est noir ou blanc, tous sont affaire de nuances de gris : la petite amie tiraillée entre deux hommes est une prostituée, son "gendre idéal" (formidable Christopher Walken) est un chasseur de primes à la recherche des immigrés placés hors-la-loi, un des harvardiens est passif devant le scandale, désabusé et alcoolique (John Hurt)... et la violence, toujours présente, partout dans cet ouest sauvage.

Scène magnifique entre le marshall et la prostituée : le calme avant la tempête

De La porte du paradis à la porte des enfers, il n'y a qu'un pas, que les politiciens franchiront sans vergogne contre les immigrés, alors force vive du pays. Une opposition pour laquelle le réalisateur évite le manichéisme et offre un western subtil et subversif rempli de trouvailles de mise en scène, preuve définitive que Cimino est un des grands cinéastes de son époque, un talent que Hollywood n'a plus jamais exploité depuis ce film, constituant ainsi un véritable scandale de l'histoire du cinéma.



À noter que le film est ressorti en salle sur la capitale, dans une version restaurée de 3h40 qui rend ce film plus unique encore, plus fluide que la version jusqu'ici existante (2h20), plusieurs scènes sont plus longues (le discours de John Hurt, notamment) et la scène finale enfin complète. 
Pour tous les malheurs arrivés à ce film durant sa production, ainsi que sa réception catastrophique aux États-Unis à l'époque, un LIEN vaut mieux qu'un long discours (c'est le site de Pauline Kael, dont je déteste les avis par ailleurs, mais qui résume assez finement tout cela).

Sources images : veryaware.com, par-la-bande.blogspot.fr et nytimes.com

mardi 29 janvier 2013

L'homme aux poings de fer - RZA - 2013

Kung-fu fighting
Chine féodale. Un forgeron vit dans un village où deux bandes se disputent un chargement d'or qui doit arriver prochainement. Le forgeron, allié à l'anglais Jack Knife, va débarrasser le village de ces deux groupes.


Le nom du réalisateur a de quoi intriguer. RZA est un rappeur, qui réalise ici son premier film. Il a déjà fait l'acteur, et joue ici le rôle du forgeron. Il fait revenir sur nos écrans Lucy Liu, qu'on avait perdue de vue dans nos salles depuis Rise (2007)(si l'on excepte un second rôle dans Detachment avec Adrian Brody en 2011). Il débauche un catcheur qui n'a plus de cou (Dave Bautista), Russell Crowe (lui aussi absent des salles depuis 2010) et Rick Yune, un karatéka de second plan. Citons pour mémoire le mythique Gordon Liu, Pam Grier (Jackie Brown chez Tarantino) ou le co-scénariste du film Eli Roth dans un rôle clin d'œil.

Russell Crowe, en roue libre, mais cool quand même !

L'histoire de Pour une poignée de dollars (deux bandes s'affrontent avec un type indépendant au milieu) est mêlée à celle d'un film de karaté classique (fugitif recueilli par les bouddhistes), le tout couplé avec le thème éculé du cinéma de genre : l'homme blessé qui renaît pour se venger ou se faire justice. L'homme aux poings de fer ne vaut donc pas pour son scénario, comme beaucoup de films de genre. Mais alors où est l'intérêt ?

Dans la présence de Lucy Liu ? En partie, mais y a un autre intérêt, plus objectif...

C'est dans les enchaînements de combats formidablement chorégraphiés que l'on éprouve un plaisir coupable, en redécouvrant les exagérations inhérentes au film de kung-fu (tiens, mais ils volent ?), et des dialogues parsemés d'un humour bien senti. J'entends déjà les attaques : "Ça suffit à faire un bon film ?" Je dirais que ça suffit à se détendre et à passer un bon moment de cinéma. Lecteur de ce site, si tu es un cinéphile aigri, et si tu n'as pas déjà fui cette chronique à grands pas, sache qu'il y a pire : la bande originale du film, c'est du rap !

RZA qui joue le héros, mais qui manque de charisme

Ça y est ? Ils sont partis ? Bon, alors nous on continue : il est certain que sur le papier, ça fait clairement "film produit par Luc Besson" : une BO de rap, un film de genre réalisé par un rappeur avec des acteurs qui commençaient à disparaître... Et pourtant, malgré quelques longueurs alors que le film ne fait qu'1h36, je promets un divertissement total devant L'homme aux poings de fer, un bon moment à partager entre amis, comme du reste tout le cinéma de sabre ou de kung-fu. On repense à la série des Shaolin, au temps de la Shaw brothers, et on prend son pied.


On est kitsch, mais on tape fort !

Bien sûr qu'il ne restera rien de ce film dans les annales du cinéma. Mais il fera partie de ces films dont on se souviendra au hasard d'une conversation, en le recommandant aux amateurs de films de sabre et de kung-fu, pour la réussite qu'il constitue, et qu'on considérera avec la bienveillance due à tout bon film de genre. Et lorsque les années auront passées et qu'on n'aura plus en salles que les films à Oscars et ceux du festival de Cannes, nous dirons, on ne peut plus nostalgiques : "tu te rends compte, L'homme aux poings de fer, ça sortait en salle !"


À noter que Quentin Tarantino, pote avec la moitié de l'équipe, a fait office de "parrain" pour le film. En même temps, on nous l'aurait pas dit qu'on s'en serait douté !


Sources images : © Universal Pictures International France via Allociné

jeudi 17 janvier 2013

Django unchained - Quentin Tarantino - 2013

Des lunettes pour Django

Django est un esclave. Il est libéré par le docteur Schultz, qui le fait devenir chasseur de primes. Django ne va alors avoir qu'une obsession : libérer sa chère et tendre, esclave dans une des plus grosses plantations du sud : Candyland.


Lorsque Quentin Tarantino s'attaque au western spaghetti, on a une pensée immédiate puis une moue faciale : "Tiens, y a que lui qui pourrait nous faire un film dans cette ambiance-là aujourd'hui", puis une moue dubitative signifiant "en même temps, vu ses derniers films, attendons le pire" (je posterai bientôt sur Inglorious que j'ai REVU pour m'expliquer de cette dernière phrase). Il engage pour ce projet son nouvel acteur fétiche : Christoph Waltz, avec Jamie Foxx, Leo DiCaprio, et Samuel L. Jackson... Et une apparition du vétéran Bruce Dern. C'est aussi le premier Tarantino sans sa monteuse et amie Sally Menke (décédée en 2010).

Un propriétaire terrien implacable ayant volé la pipe de Gandalf

Trêve de fausse modestie : le western européen, ça me connaît quand même un peu. Je m'attendais donc au pire, puis j'ai entendu Tarantino déclarer : "aujourd'hui, on ne peut plus refaire un western spaghetti, ce n'est plus possible, on ne retrouvera jamais cet atmosphère". Merci Quentin de m'avoir rassuré, je suis allé en salle plus détendu. Je précise que je m'étais globalement coupé de la promo du film et de son dossier de presse afin d'éviter les "attentes" en cours de vision qui font sortir du film en pensant "ah oui, j'avais lu qu'il emploierait la musique de..." Avouons d'ailleurs que le plaisir du cinéphile est avant tout de réentendre ces bonnes vieilles musique de Luis Bacalov qui sont aujourd'hui totalement oubliées mais qui devraient figurer au panthéon des BO de cinéma. Le titre clôturant le film est aussi celui de On l'appelle Trinita (1970), titre signé Franco Micalizzi. On entend aussi du Johnny Cash, si je ne m'abuse.

Le cheval peinant dans la neige : hommage au "Grand silence" de Corbucci

Les caractéristiques typiques d'un spaghetti sont là : le propriétaire terrien cruel capable de faire dévorer un homme par ses chiens sans sourciller, une femme qui ne sert à rien (ici la sœur du propriétaire) qui est expédiée par Tarantino avec une rapidité proportionnelle à son intérêt pour l'histoire, le sang (ici un poil trop, même pour un spaghetti), des scènes de fouet, une pendaison, des types expédiés ad patres en un clin d'œil, une carriole bizarre, du cynisme, de l'humour... On y croise même Franco Nero ! L'ajout principal de Tarantino à ces passages obligés du genre est le contexte de l'esclavage, absent de la majorité des westerns européens.

Franco Nero, qui fut le premier Django du cinéma

Sur le jeu lui-même, Christoph Waltz en fait des TONNES en cabotinage pur jus digne des petits vieux des westerns de Hollywood. Le flinguage en plus. Du coup, dans la première moitié du film, Jamie Foxx est totalement éclipsé par le numéro de l'Autrichien (déjà récompensé par un Golden globe). Django prend sa revanche dans la seconde moitié, et c'est finalement à partir de là que ça dézingue à tout va. DiCaprio est parfait en riche propriétaire sûr de son bon droit sur ses terres, et légèrement psychopathe, pour peu qu'on s'attarde chez lui.

Samuel L. Jackson, génialement odieux, mais qui en fait lui aussi des caisses

Côté réalisation malheureusement, le côté jubilatoire du film (la violence décomplexée sur une musique extra et un humour ravageur) ne doivent pas occulter la faiblesse de Tarantino lorsqu'il filme les grands espaces. Et pour un western, c'est dommage. La scène la plus flagrante étant celle où le réalisateur apparaît, comme apparaît sa propre faiblesse : nous sommes dans de magnifiques champs dorés vallonnés et tout ce que Tarantino nous montre, ce sont les gueules des personnages en gros plans. Et hormis les scènes extérieures de pure obligation (les chevauchées, chiadées, qui montrent que les personnages se déplacent à travers le pays), on est le plus souvent en intérieur, où là, le talent du réalisateur pour les personnages et leurs dialogues font merveille. Entre ces huis-clôts brillants où la mise en scène est parfaite et les acteurs à leur meilleur, on déplore un manque d'intérêt pour les paysages, pourtant partie intégrante d'un bon western.

Sors, Quentin ! Dehors il fait beau !
Ne boudons malgré tout pas notre plaisir, Django unchained réussit son pari : être un film jubilatoire allant très loin dans le délire, et différent de la majorité des westerns européens dont il se revendique. C'est simplement autre chose. Un film qui aurait digéré le spaghetti pour le mettre à la sauce Tarantino. Les dialogues font mouche comme un pistolero trouant une pièce d'un dollar, et le ton est celui d'un Pulp fiction, le trash en moins. On ressort avec la banane, et les spectateurs s'y ruent. On ne peut pas leur donner entièrement tort.

Encore un Oscar ? Mais mein got qu'en ferais-je ?

Source images : © Sony Pictures Releasing France via Allociné et westernmovies.fr

vendredi 21 décembre 2012

Le Hobbit : un voyage inattendu - Peter Jackson - 2012

La Terre du Milieu, dix ans après
Bilbo, un hobbit (voir Le Seigneur des anneaux et Tolkien si vous ignorez ce dont il s'agit) reçoit la visite du mage Gandalf, qui l'extrait à sa petite vie tranquille pour l'envoyer à l'aventure avec un groupe de nains. Le but des nains étant d'aller récupérer la montagne qui leur appartient, actuellement occupée par un dragon. Le voyage sera semé d'embûches...


Quasiment dix ans après sa trilogie sur Le seigneur des anneaux librement adaptée de Tolkien, Peter Jackson revient avec Bilbo le hobbit (tiré d'un roman du même Tolkien). Nous ne reviendrons pas sur la production chaotique de ce film (changements de réalisateurs, problèmes syndicaux, de lieux de tournage...) pour nous focaliser sur le résultat. Jackson a réussi à réunir son casting du Seigneur des anneaux : Cate Blanchett, Ian McKellen, Andy Serkis, Christopher Lee... en ajoutant de nouvelles têtes, dont Martin Freeman (co-héros de la série britannique Sherlock) dans le rôle de Bilbo.

Cate Blanchett et Ian McKellen sont de retour

Qui attendait une adaptation stricte du roman par Jackson ? Personne. Du moins, pas ceux qui connaissent le bonhomme. Ce réalisateur a un talent, qui est aussi une faiblesse. Il pense divertissement avant de penser "fidélité à l'œuvre d'origine". Pour un cinéaste, c'est un talent indéniable. Celui qui porte un roman page par page à l'écran (si tant est que cela soit possible), est sûr de faire un four au box office. Livre et film sont deux supports qui ne répondent pas aux mêmes conditions d'écriture. Là où cela devient une faiblesse, c'est que si le divertissement est le maître-mot, il faut aussi savoir dire "non". Non à des scènes d'action trop longues ou inutiles à l'intrigue (la rencontre avec les géants, impressionnante certes, mais dont on se fout royalement, au fond).

Bilbo et les nains

Son film alterne donc assez brillamment parlotte et pure action, et comme souvent avec Jackson, c'est efficace, et cela ravira le public ayant adhéré au Seigneur des anneaux. La même attention a été portée aux décors, costumes et accessoires, la musique est très inspirée et inspirante, renforçant l'aspect épique de l'aventure. La rencontre entre Bilbo et Gollum est à la hauteur des attentes, et à la sortie, le spectateur est largement rassasié. Rassasié par la durée du film (2h45), et l'enchainement d'action et de beauté proposé.

Ambiance "Terre du milieu" garantie !

Le hobbit est donc réussi et contentera le fan du Seigneur des anneaux autant que le novice, le film étant suffisamment pédagogue pour satisfaire aussi le public trop jeune pour avoir découvert la trilogie en salle. On aurait apprécié l'absence d'une 3D aussi décevante que superflue.

Pour aller au-delà du film, ce genre de cinéma appelle une petite réflexion a posteriori. Par genre de cinéma, on entend ici un film au moins constitué à 60% d'effets spéciaux. À l'heure où La communauté de l'anneau (2001) a déjà pris un coup de vieux à ce niveau (ne huez pas, c'est vrai : regardez-le sans œillères, et vous le constaterez), que restera-t-il du Hobbit dans dix ans, vingt ans ? Le considérera-t-on avec une bienveillance nostalgique comme le sont aujourd'hui Willow ou Legend ? Sera-t-il un maître-étalon du genre ou le classera-t-on simplement comme "un Peter Jackson de plus" ? À l'heure où la majorité des actuels lycéens découvrant The hobbit n'a jamais lu/vu Le Seigneur des anneaux, on peut se poser la question. Feront-ils l'effort de revenir en arrière pour découvrir des films ayant dix ans après leur sortie, déjà pris une ride ?

Rien n'est moins sûr.

"Les paris sont pris, dodu hobbit !"

À noter, parce que je n'ai pas eu l'occasion de le placer ailleurs, que ce film est le début d'une trilogie, qui se poursuivra en décembre 2013 pour le second opus, et en été 2014 pour le dernier.

Sources images : © Warner Bros. GmbH via Allociné

mercredi 19 décembre 2012

Docteur Jerry et Mister Love - Jerry Lewis - 1963

La recette de l'amour fou
Le docteur Kelp est timide, peu gâté par la nature, et secrètement amoureux de son élève Stella Purdy. Après avoir été rudoyé par un de ses élèves devant toute une classe, Kelp commence à travailler à une formule qui ferait de lui quelqu'un de beau, fort et sûr de lui. Le résultat se fait appeler Buddy Love...


Quatrième film réalisé par Jerry Lewis pour la Paramount, The nutty professor (titre VO) fait partie des classiques du cinéma. Le titre français renforce la référence au mythe de double personnalité du Dr Jekyll, bien qu'hormis la transformation, la finalité et le résultat soient tout autre que dans la nouvelle de Robert Louis Stevenson. Il s'adjoint la belle Stella Stevens. Il fait appel à son ami Nel Moore pour jouer le Dr Warfield et rappelle Kathleen Freeman, déjà vue en bonne à tout faire dans Le tombeur de ces dames (1961).

Un Jerry, ça peut tout faire

The nutty professor, comme d'autres films de Jerry Lewis réalisateur, est profondément ancré dans une démarche morale camouflée dans du comique burlesque et délirant. Ici, les excès et l'assurance de Buddy Love contrastent avec la timidité et la maladresse du professeur Kelp. La conclusion du film étant une touchante confession du professeur (le "bon"), qui rejette Buddy Love (le "mauvais"), car comme le dit Kelp : "il faut s'accepter tel que l'on est, vu le temps qu'on doit passer avec soi-même". Ceci alors même que la magie de la chimie s'estompe et qu'il passe sous nos yeux de l'extraverti Buddy Love au gêné Dr Kelp.


Ce monologue de Kelp (quatre minutes) touche l'audience, quelle soit dans la salle du bal de promotion du film ou dans la salle de cinéma. Le silence se fait d'ailleurs à cette occasion, les deux publics restent bouche-bée. La grosse comédie et les grimaces ne sont plus là pour masquer le fond du film et la performance d'acteur de Jerry Lewis. Au cours de The nutty professor, il dansera, chantera, séduira, jouera du piano, confirmant s'il le fallait encore les multiples facettes de son talent. Enfin, Lewis joue avec le spectateur pour la première apparition de son second personnage. Faisant craindre, par des transformations préalables du docteur en monstre, que son double sera affreux, il surprend totalement en montrant Buddy Love, bel et redoutable séducteur gominé*.

Le beau mais insupportable Buddy Love

Comme souvent dans son cinéma, Lewis place la femme comme un objet inaccessible et enjeu du film : la mère de Kelp dans le film est tyrannique avec son mari, et Stella Purdy la tolérance incarnée. Elle seule voit la bonté et la gentillesse émanant du professeur de chimie que la nature n'a pas gâtée. Stella a pourtant raison, et le film est grâce à elle enrobé d'une touche d'espoir pour Kelp et de bonne humeur pour le public.


Docteur Jerry et Mister Love est une des comédies les plus célèbres de l'acteur, qui mérite d'être redécouverte dans toute sa réussite, aussi bien comique que sensible. Merci Jerry !


* À l'époque, le séducteur Buddy Love n'avait pas été révélé au public, y compris dans la promotion ou la bande-annonce, qui demandait au spectateur de ne pas révéler l'intrigue du film. Les Français, tout contents de leur titre, se sont bien foutus de cette consigne, en annonçant dès le titre la teneur de la dualité.

La bande-annonce américaine d'époque  

Sources images : www.jerrylewiscomedy.com, filmsquish.com et jonathanrosenbaum.com

samedi 8 décembre 2012

Fire maidens of outer space - Cy Roth - 1956

Ode aux cinéastes sans le sou
On décèle la présence de vie sur la 13ème lune de Jupiter, et cinq Anglais sont envoyés s'assurer sur place de ce qu'il en est. Une fois arrivés, les astronautes constatent que des rescapés de l'Atlantis y ont formé la Nouvelle Atlantis. Il ne reste plus qu'un vieil homme, ses 17 filles, et une terrible créature !


Ce film est une ode aux cinéastes en herbe tant il contient toutes les astuces les plus éculées pour cacher la pauvreté de moyens. Conseils aux réalisateurs sans le sou : ouvrez votre film sur un générique d'un avion qui vole (stock-shot), utilisez des prises de son directes avec bruitages naturels (et la soufflerie des projecteurs), et optez pour le remplissage en suivant à l'écran pendant 15 secondes (et c'est long) une personne qui sort d'une pièce. Ajoutez deux-trois scènes de danse, même si votre film ne fait qu'1h18. 

Le remplissage par la danse

Autre astuce : comment réaliser un film d'astronautes sans les costumes et les casques ? Eh bien un personnage vous apprend que sur la 13ème lune : on y respire comme sur la Terre : et hop ! Les Américains descendent en polos sur la nouvelle planète et le tour est joué ! N'hésitez pas non plus à recourir aux inserts, ces gros plans sur des détails : ajoutez-en comme si votre vie en dépendait ! Des manettes du vaisseau, des montres et des horloges à jet continu, comme si l'heure était importante... Elle ne l'est pas, et vous faites des économies !

Les astronautes en polos et la princesse de Nouvelle Atlantis

Vous pouvez ajouter des acteurs qui regardent au loin en vous décrivant les magnifiques paysages qu'ils contemplent mais dont le spectateur ne verra jamais rien. Vous avez vendu au public une créature sur l'affiche ? Eh bien arrangez-vous pour qu'on en voit plus sur ce dessin qu'à l'écran, et habillez un acteur de noir avec un masque dont on n'apercevra que rarement les traits. De toute façon, cette créature n'est qu'un prétexte, vu qu'elle ne vous sert à rien d'autre qu'à tuer un vieil Atlante, mourir par la main des cosmonautes, et faire"Bweua ! Brweuaaa !" en bordure de forêt.

La créature apparaît : screaming girl assurées jusqu'à explosion de vos tympans

Pour mettre en musique le tout, reprenez des airs tirés de grandes œuvres, mais ne vous cachez pas ! Citez-les au générique pour éviter les ennuis : Trevor Duncan, Borodin... Enfin, ne suivez pas Fire maidens à la lettre, sans quoi votre scénario n'aura aucun sens. Nous vous suggérons d'en écrire un vous-même, un brin différent de celui de Cy Roth, afin de vous éviter un insuccès total. Bonne chance !


Pour ceux que cela intéresse, la "mise en boîte" est de Cy Roth, déjà coupable des apparemment désastreux Combat squad (film raté sur l'infanterie américaine en Corée) et Air strike (rempli d'images d'archive pour figurer les combats). Au casting : Anthony Dexter, qui se rendit populaire en interprétant Rudolph Valentino dans le biopic réalisé par Lewis Allen en 1951. Le film n'ayant pas eu le succès escompté, Dexter tourna des films d'aventures, puis Fire maidens. Sa petite carrière dégringolera pour se terminer en 1967. Quant à Susan Shaw, qui joue l'aînée des 17 filles (qui ont apparemment toutes le même âge), elle fut occupée de la fin des années 40 au milieu des années 50 avec de petits films, puis eut un destin tragique et mourut sans le sou à l'âge de 49 ans, sans avoir eu la carrière dont elle rêvait.

À noter qu'à l'époque, Fire maidens faisait bien office de science-fiction, puisque le monde ne connaissait à Jupiter que douze lunes.

Cadeau : une autre affiche de l'époque (notez l'absence de la créature)

Sources images : memomine.com et STOJO.com

vendredi 7 décembre 2012

Cogan - killing them softly - Andrew Dominik - 2012

Dialogues de feu(x)
Trois petites frappes organisent le braquage d'une maison de jeux. Les victimes, d'autres gangsters, engagent Jackie Cogan pour punir les coupables.


Andrew Dominik est un réalisateur rare. Trois films en douze ans, dont Chopper en 2000 (que nous n'avons pas vu*) et l'excellent L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (2007). Cogan est produit par Brad Pitt qui incarne le héros éponyme, et on retrouve avec plaisir Ray Liotta en mafieux, mais aussi James Gandolfini, Richard Jenkins (le défunt père dans la série Six feet under), Scoot McNairy (vu il y a quelques semaines dans Argo de Ben Affleck) et Ben Mendelsohn (The dark night rises et le raté Prédictions et le navrant Effraction, tous deux avec Nicolas Cage). Allez, un dernier : Vincent Curatola de la série Les Soprano. On a mis des photos plus bas, pour ne pas vous perdre.

Lui par exemple, c'est Ben Mendelsohn

Vu son synopsis, on pourrait croire que Cogan est un polar bien violent de plus, mais c'est mieux que ça. Il ne se complaît pas dans la démonstration de violence. Le film est surtout un formidable vivier de seconds rôles, des gueules, des gouailles et de dialogues d'une vérité incroyable. Rendons hommage à George V. Higgins, l'auteur du roman "Cogan's trade", ici porté à l'écran. En effet, s'il y a des choses à encenser dans le film ce sont ses dialogues, de véritables morceaux de bravoure. On a par moment l'impression que ce qui intéresse Dominik, ce n'est pas son histoire, et qu'il se sert d'elle comme d'un prétexte pour présenter différents tableaux de personnages secondaires.

Et lui, Scoot McNairy, vu en otage dans "Argo"

Conséquence : le personnage de Cogan est relégué au rang d'intermédiaire entre les seconds rôles. Il est le seul dont on ne sait rien, et on en vient à se désintéresser de ses faits et gestes. Même le beau visage de Brad Pitt, qui commence à se boursoufler un peu et à devenir une "gueule", peine à redonner au personnage l'intensité qu'acquièrent immédiatement les Mickey, Russel, Frankie qui se succèdent à l'écran.

Épatant James Gandolfini !

Comme précédemment chez Dominik (L'assassinat de Jesse James), la mise en scène oscille entre réalisme cru et effets artificiels. Ici, des ralentis trop nombreux plombent certains passages, comme le tabassage de Ray Liotta, qui s'éternise pour un résultat final raté.

"Hé ! Ho ! J'les ai pas demandé, ces ralentis !"

On saluera en revanche l'ensemble du long-métrage pour son ambiance glauque et poisseuse, ses formidables acteurs et ses dialogues ciselés. Du bon polar comme on les aime !



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Sources images : © Metropolitan FilmExport via Allociné